Bonjour à tous !
Un petit tour par ici pour publier la recherche que j'ai faite sur
l'Autre Monde celte à l'occasion d'un dossier à rendre pour l'un de mes cours de fac. Etant donné la longueur de la chose, j'ai coupé l'article en deux partie (et j'ai ôté la partie concernant le
rapport au présent avec Lawhead, Arawn et Eluveitie) .
Bonne lecture !
Et bon courage à tous ceux pour qui le temps des partiels et révisions
est venu.
P.s : j'ai fais une tentative pour essayer de changer un peu le design de
ce blog, malheureusement je n'ai pas assez de temps pour me concentrer sur un CSS personnel. J'ai simplement rajouté une image en fond -__-°
John William Waterhouse,
The Lady Of Shalott, the Tate Gallery - London,
England, 200cm x 153cm
« Nous sommes accoutumés à définir le monde « surnaturel » par opposition au monde
« naturel ». Entre les deux domaines, la frontière n’est pas toujours infranchissable : les dieux d’Homère descendent parfois combattre dans les rangs humains, un héros peut forcer
les portes de Hadès, et visiter l’Empire des Morts. Mais le fossé n’en est pas moins toujours là et nous en sommes avertis par le sentiment intime de merveille ou d’horreur que suscite cette
violation de l’ordre établi : rien de tel chez les Celtes… » (M-L Sjoestedt, Dieux et Héros des Celtes). En effet, il ne semble qu’il n’y ait pas d’opposition nette entre le
monde naturel et surnaturel des Celtes. Il est véritablement fascinant de s’intéresser à la perception de l’Autre Monde chez les celtes, car pour ces peuples la conception de la mort se
différencie des autres mythologies.
I) L'Autre Monde: description et
caractéristiques
Il ne nous reste de descriptions de l'Autre Monde celte que celles de textes qui restent fortement christianisés. Le
moyen âge irlandais a le plus souvent confondu l'Autre Monde, ou Sid, et l'Au-delà simplement post-humain. Le Sid ou Sidh est un terme irlandais qui possède trois sens d’après le vocabulaire du
celtique de Guyonvarc’h : paix, autre monde, colline ou tertre.
Un des premiers faits qu’il semble falloir souligner est la conception du temps chez les Celtes. Elle est très
différente. César souligne ainsi dans La guerre des gaules : « Tous les celtes se prétendent issus de Dispater (le dieu qui gouverne l’Autre Monde) : c’est, disent-ils,
une tradition des druides. En raison de cette croyance, ils mesurent le temps non pas d’après le nombre des jours mais d’après celui des nuits et les anniversaires de naissance, les débuts des
mois et des années sont comptés en faisant commencer la journée à la tombée de la nuit ».
Le fonctionnement du calendrier gaulois est loin d’être complètement élucidé et parfaitement clair. Même si les
fêtes sont inscrites dans le calendrier (Samain, Imbolc, Belteine et Lugnasad), de nombreux problèmes se posent. Ils concernent entre autre la conception traditionnelle du temps et de
l’espace, les relations des hommes et des dieux, ainsi que le fonctionnement pratique de la société humaine enfermée dans le cycle du temps et des saisons. Il ne nous reste rien de ce que César
leur attribue dans la Guerre des Gaules, VI, 13 : « Ils discutent aussi beaucoup des astres et de leurs mouvements, de la grandeur du monde et de la terre, de la nature des
choses, de la puissance et du pouvoir des dieux immortels, et ils transmettent ces spéculations à la jeunesse. »
a) Où le situer ?
- L'Autre Monde par la mer
Dans la tradition galloise, l’Autre Monde situé sous le notre porte un nom : il s’agit de l’Annywn. C’est Taliesin,
barde mythique, qui évoque cela. La Navigation du coracle de Maolduin, récit irlandais remontant au IXème siècle, met en scène Maolduin, dont le père a été tué par le clan de Leix, en
Leinster. Il décide de venger sa mort, et pour ne pas avoir suivi les conseils des druides, son coracle est entraîné dans un fantastique voyage, parcourant des îles illustrant les
caractéristiques traditionnelles prêtées à l’Autre Monde. En voici quelques extraits : « Une île sur laquelle se trouve une maison dans laquelle entre un saumon ; ils y trouvent
le gîte et le couvert ; Une île sur laquelle Maolduin casse une branche d’arbre qui se charge peu après de trois pommes d’or qui nourrissent son équipage pendant quarante jours ; une
île pleine du chant d’oiseaux noirs ; une île enceinte d’or où l’eau d’une source merveilleuse suffit à entretenir un ermite ; une île sur laquelle un géant fait passer des moutons de
part et d’autre d’une palissade ; …»etc. On trouve ainsi un véritable « catalogue » de 30 îles toutes plus fantastiques les unes que les autres. « Pour confirmer que
cette navigation a bien entraîné Maolduin et ses compagnons dans l’Autre Monde, ils arrivent ensuite en Irlande (dans notre monde) pour découvrir que de nombreux siècles s’y sont écoulés depuis
leur départ.» ( Oskamp, The voyage of Mael Duin, Groningue, 1979) Cette intemporalité est bien caractéristique de l’Autre Monde celte, où le temps paraît figé.
L’Autre Monde peut-être
également situé au fond d’un lac ou d’un marais (comme en Armorique, la porte des enfers est située dans les eaux mortes du Yeunz Elez (le royaume de l’Ankou, soit la figure de la mort que l’on
rencontre dans les légendes bretonnes).
Le fond de l’océan est aussi
fréquemment assigné à l’Autre Monde. « Tir Fo Thuinn », le pays sous les vagues, est l’une des désignations fréquente en irlandais. Mais plus bas encore qu’au fond de l’océan et que
sous la terre, les antipodes du monde étaient aussi tenus comme des localisations de l’Autre Monde.
- L'Autre Monde dans le ciel et par la terre
Il est rare de rencontrer cela l’Autre Monde au niveau du ciel, mais des traditions galloises situeraient les résidences
des dieux dans les constellations. Il est en revanche plus fréquent de « rencontrer » dans les textes les demeures des dieux situées sous les tertres.
- Un lieu inatteignable
Dans toute ces traditions, notre monde des vivants n’apparaît pas opposé à un paradis supérieur et à un enfer inférieur
mais uniquement à un Autre Monde dont les localisations ne sont qu’illusoirement diverses et correspondent essentiellement à tous les lieux conceptualisables mais que les vivants ne peuvent
normalement pas atteindre. On peut voir l’horizon mais qui peut le rejoindre ? L’Autre Monde se situe hors de la dimension spatiale et en dehors de la dimension temporelle ; il s’agit
d’une éternité figée sans durée. En outre, toutes les évocations de ce lieu le disent habité par des individus éternellement jeunes. Un de ses noms irlandais est le « Tir Na nOg »,
c’est-à-dire le Pays de ceux qui sont jeunes : « Depuis la création nous sommes [nous, les anciens dieux]/ Sans âge, sans vieillir comme sur terre. / Nous ne craignons pas le déclin. /
Le pêché originel ne nous a pas touchés. » (Van Hammel, Wooding, Immrama, Dublin, 2004)
C’est également ce temps figé qui pourrait expliquer les banquets perpétuels, les nourritures et boissons inépuisables
de l’Autre Monde.
La représentation la plus conventionnelle de l’Autre Monde est celle d’un jardin paradisiaque rempli d’arbres offrant
inlassablement des fruits merveilleux (Cf le cycle arthurien et le verger d’Avalon).
Ci-contre (dét
ail du chaudron de Gundestrup) : il s’agit peut-être de la représentation d’un défunt sur la route de l’au-delà, sous
les eaux, ou du héros qui en a exceptionnellement accès comme dans de nombreuses
légendes.
La distinction significative que
nous pouvons retenir entre l’Autre Monde et le nôtre s’exprime par deux aspects contrastés : sauvage, inhospitalier et fatal pour les vivants, doux et paradisiaque pour les
non-vivants.
- L'Autre monde des démons
Les Fomhoire, « spectres » ou « monstres », sont présents essentiellement dans la mythologie irlandaise.
Ils résident dans une des îles située au-delà de l’horizon. L’Autre Monde des démons est parfois même représenté comme un verger au même titre que celui des Dieux. Un fragment d’une eulogie
funèbre d’un prince situe l’Autre Monde des démons Fomhoire en dessous de notre bas monde et n’hésite pas à le qualifier de verger, comme l’Avalon des dieux et des bienheureux :
« Un prince s’en est allé au pays des morts / Le noble fils de Seadhna./ Il a nettoyé les vergers des Fomhoire / En dessous du monde des hommes » (M.A O’Brien, Corpus Genealogiarum
Hiberniae, Dublin, 1986).
b) Un dieu majeur, maître de l’Autre Monde : Manannan Mac
Lir
On peut le considérer comme le dieu de l’Au-delà. Il était le Mannois fils d’Océan, Manannan mac Lir en irlandais,
Manawyddan fab LLyr en gallois. Son domaine est constamment situé « au-delà de l’eau ». Selon Yann Brekilien dans La mythologie celtique, « il ne faut pas se l’imaginer
comme le dieu de la Mer, comme une sorte d’équivalent de Neptune […].Son caractère marin se limite au fait que, pour voyager hors de son île, il parcourt l’océan sur son char attelé de chevaux
blancs. [...] Il est le roi su Sid (L’Autre Monde), et c’est lui qui a partagé le monde souterrain entre les divers dieux. […] Il possède le chaudron d’abondance et d’immortalité. Comme Ogmios,
c’est un conducteur d’âmes et c’est aussi un guerrier qui meurt au combat. »
Il m’a paru important de
souligner l’aspect de cette figure divine car elle apparaît à de nombreuses reprises, dans divers contes, récits mythologiques (Comme dans l’histoire d’Oisin adaptée par Patrick Caudal
).
c) Samain, une ouverture sur l'Autre Monde
Samain est la fête irlandaise la mieux attestée, car la plus fréquente dans les récits mythologiques et épiques. Fête de
fermeture de l’année écoulée et d’ouverture sur l’année à venir, c’est aussi le moment où les hommes ont accès à l’Autre Monde parce que l’éternité du Sid pénètre le temps en en suspend le cours.
Cette suspension du temps annule provisoirement toute différence entre l’Autre Monde et le monde des hommes, elle en fait tomber toutes les barrières. Cette fête donnait lieu à de grands
rassemblements et à des rituels complexes. La fin de l'été est le moment où l'on rentre les troupeaux dans les étables, ce qui est l'indice d'une ancienne société pastorale.
On peut souligner aussi le caractère contraignant de cette fête ; il s’agissait d’une obligation et les parjures
qui n’y participaient pas étaient punis. Dans l’ouvrage Les fêtes celtiques, F. Le Roux et Guyonvarc’h écrivent : « Ce ne sont pas seulement quelques récits épiques ou
mythologiques qui situent leurs descriptions à Samain, ce sont bel et bien des récits : - qui impliquent une réunion ou un banquet royal ; qui décrivent un conflit avec les puissances
de l’Autre Monde, l’intervention dans les affaires humaines de puissances venues de l’Autre monde ou inversement l’intervention des hommes dans le sid. »
Le christianisme a intégralement récupéré cette fête en en faisant la Toussaint, exaltation de la communion des Saints,
c'est à dire de la communauté parfaite entre les vivants et les morts. Dans les pays anglo-saxons, la fête de Samain se retrouve dans les célébrations carnavalesques d’Halloween, et en Bretagne
armoricaine, de nombreuses croyances populaires concernant la présence des morts sous un aspect visible témoignent de la permanence de cette antique conception celtique.
John William Waterhouse,
I am Half-Sick of Shadows - said the Lady of Shalott - 1915, Art Gallery of Ontario, Canada, 74cm x
100cm