Cernunnos (partie I)

Publié le par Trøll

Bonjour,

Petit article "rapide" au sujet du dieu cornu duquel nous connaissons peu de choses. C'est à l'occasion d'un de mes cours de licence que j'ai eu carte blanche de la professeur pour travailler sur ce sujet là :)

J'ai séparé l'article en deux parties en raison de la longueur du propos.

Bonne lecture petits cornus !

 

CernunnosHerne-copie-1.jpg

 

I)    Caractéristiques principales

1.1    ) Etymologie

La signification la plus vraisemblable de ce nom est « bellement encorné », Kern- provenant d’un terme relatif aux cornes et –unnos étant un suffixe augmentatif. Certains contestent cela, car la racine du mot « corne » a, en celtique, la forme Karn- et non pas Kern-. Mais il semble que les deux formes aient une origine commune, et rien ne prouve que les deux radicaux ne coexistaient pas, l’un pour le singulier et l’autre pour le pluriel. C’est le cas en breton moderne, où le pluriel de Korn est Kern ou Kerniel.  Yann Brékilien écrit : « En réalité, d’une seule et même racine indo-européenne Ker- sont issus en grec, en latin, en celtique et en germanique, tantôt en gardant le e, tant en le remplaçant par des a, des o ou des i, des quantités de mots désignant le cerveau, la tête, le crâne, le sommet du crâne, la cime, la pointe, la corne, le coin, le cor ou le cerf. Il n’y a pas de cloisonnement entre leurs diverses formes, il n’a cessé de se produire entre elles des échanges. Loin qu’à une évolution en a ou en o corresponde un certain sens, on trouve aussi bien des e que des o dans des mots signifiant « la corne » (to keraς en grec, mais cornu en latin et horn en germanique), tandis qu’à la tête hellénique (τò κάρα) correspond un cerveau italique cerebrum et germanique hirm. A l’inverse du grec, le vieux celtique utilisait un radical en a pour la corne, Karnu, et en e pour le sommet de la tête, kerna. Kerna  désignait aussi la cime, la pointe, le coin. Mais, en breton moderne,  si la corne, matière des sabots des chevaux et des vaches, est bien toujours karn,  et si la cime, la pointe, le sommet de la tête sont restés kern, en revanche on traduit aussi « les cornes » par kern  ou kerniel, comme nous venons de le voir. C’est que, pour constituer l’ornement d’un sommet du crâne, il faut que les cornes soient une paire. On remarquera aussi que, bien que l’évolution phonétique qui donne ô en italique aboutisse à un â en celtique, il n’en existe pas moins une correspondance entre le korn- latin et le kern- celte, puisque le nom de peuple Cornovic  a donné en breton (d’Armorique et de Cornwall) le nom de peuple kerneo, en français Cornouaille.  »


L’analyse de Markale est la suivante : d’après lui,  le nom de Cernunnos évoque la corne (breton-armoricain Korn, pluriel kern) mais par suite d’analogies de sons, il évoque aussi le cerf (breton-armoricain karu-, pluriel kervi-). A toutes ces étymologies, peut être fantaisistes mais témoignant d’une réelle confusion et d’une parenté certaine, au point de vue mythologique, du cerf, de la pierre et de la corne, il est préférable de voir dans Cernunnos la racine indo-européenne Ker ayant donné le latin creare : créer et crescere: croître.

 

 

 

1.2)  Représentations iconographiques et textuelles & interprétations

 Les Celtes n’ont pas hérité seulement, des civilisations antérieures, du  culte de la Déesse-mère,  mais aussi  de celui d’un personnage masculin qui lui était associé et que l’on représente avec des cornes de cerf au sommet du crâne. Cet attribut permet de penser que son origine se situe plus loin encore que dans la nuit des temps que l’ère des mégalithes, à l’époque mésolithique, où l’animal sacré était le cerf et où, sans doute, certains « sorciers » officiaient encore avec des bois de cervidé sur la tête, comme leur ancêtre que l’on voit figuré dans la grotte des Trois frères, en Ariège.  D’après Marie –Louise Sjoestedt,  un  trait notable est le caractère zoomorphe plus ou moins marqué ou, forme plus évoluée du même type de figures mythiques, l’association avec un animal. Un exemple en est fourni par Cernunnos, « Le cornu », l’un des dieux dont le culte est le plus largement attesté. Il est représenté avec des cornes de bélier ou des bois de cerf, accroupi sur le sol. La posture rappelle celle du Bouddha, mais devait être familière aux Gaulois dont le mobilier ne comprenait pas de sièges. Il est fréquemment accompagné d’un ou de deux serpents cornus. Le dieu cornu au serpent se retrouve sur le célèbre vase de Gundestrüp. Certaines variantes nous représentent une divinité féminine ou encore tricéphale, de même type. Cet élément zoomorphe apparaît encore plus nettement chez les déesses que chez les dieux (exemple, Epona, « La grande jument »).
    La plupart du temps donc, ce dieu cornu nous est montré assis en tailleur, les jambes croisées. C’est ainsi qu’on le voit sur le chaudron de Gundestrüp, sur le monument de Reims, de Vendoeuvres, de Saintes, de Sommecourt. Son cou est orné d’un collier ou d’un torque et il tient quelquefois dans une de ses mains un torque ou un objet rond qui peut être une pomme ou une bourse. Il arrive exceptionnellement que, sur sa tête, les bois de cerf soient remplacés par des cornes de bouc. Il est entouré d’animaux sauvages et l’on remarque presque toujours un serpent, soit dans une de ses mains, soit autour de son cou, soi à ses côtés. Généralement, ce serpent est doté d’une tête de bélier (il faut souligner que la plus ancienne représentation du dieu-cerf accompagné du serpent cornu est un dessin rupestre du Val Camonica en Italie, datant du –IVème siècle).

 

chaudron-gundestrup-present2.jpg 

    Ce personnage, abondamment représenté sur les monuments, dans la statuaire et la gravure celtiques, paraissait jouer un rôle de premier plan dans la mythologie. Son nom gaulois est révélé sur un des deux autels découverts à Paris en 1710 et conservés au musée de Cluny : il y est appelé « Cernunnos ». Il est souvent représenté seul, siégeant au milieu d’animaux, dans sa fonction de maître de la nature. Sur le chaudron de Gundestrüp, les animaux sur lesquels il règne sont un cerf, des taureaux, des lions, un sanglier, un poisson chevauché par un nain et le serpent. Le règne végétal est évoqué par des ramilles pourvues de leurs feuilles. La présence simultanée du cerf et du taureau est très fréquente. On  la retrouve, en particulier, sur le monument de Reims.  L’hypothèse émise par Brekilien pour expliquer cela est la suivante : « Ainsi est affirmée la réconciliation devant le maître de la vie qui pourvoit aux besoins de toutes les créatures, des deux traditions préceltiques, celle des Hommes du cerf de l’époque mésolithique qui vivaient de la chasse et de la cueillette, ou, sur les côtes, se nourrissaient de coquillages, et celle des hommes du bœuf, constructeurs des mégalithes qui pratiquaient l’élevage et la culture. Réconciliation, en d’autres termes, de la vie forestière et de l’activité agricole.  »


    Diverses théories ont été émises au sujet du dieu cornu. Pour les uns, comme Salomon Reinach, il serait le dieu-cerf issu d’un antique totem de tribus vivant de la chasse. Pour d’autres, il serait le dieu protecteur des bêtes à cornes. Pour d’autres encore, nos ancêtres auraient adoré en lui la fécondité animale. Cependant, ces théories ne semblent pas « compatibles » avec les conceptions celtiques : en effet, les Celtes semblent n’avoir jamais pratiqué le totémisme. Selon Brekilien, « Ils ne réduisaient pas la religion à des cultes utilitaires. Il ne leur serait pas davantage venu à l’idée de prendre pour objet de leur adoration la fécondité animale, ni aucun autre fait de la nature. Leurs mythes ont toujours été d’essence métaphysique et les images naturistes n’y ont jamais eu valeur que de symboles.  » Il parait également difficile d’accorder du crédit aux Romains qui assimilaient Cernunnos à Mercure. Il est certain que l’on peut trouver des points communs entre les deux dieux, et Cernunnos est souvent représenté avec des attributs qui rappellent le dieu romain : la bourse, la tortue et le coq… Mais ce n’est pas le seul : Lug, Teutatès, Esus possèdent également des similitudes et ont autant de raisons d’être considérés comme des équivalents de Mercure. Les dieux celtiques sont polyvalents, et on peut donc les assimiler à presque tous les dieux romains, et inversement. C’est pourquoi il semble qu’il faille être prudent dans la comparaison des deux mythologies.

    Ce qui est essentiel, pour la compréhension du personnage de Cernunnos et du symbole d’où est issu son mythe, c’est que la ramure qu’il porte sur la tête est celle d’un animal qui la perd chaque hiver pour la recouvrer plus splendide encore au printemps suivant. Les bois du cerf tombent en février et repoussent de mars à septembre, en comptant un andouiller de plus chaque année. Ils atteignent leur plein épanouissement au moment où toutes les forces de l’animal vont être consacrées, après une lutte contre les rivaux, à la fécondation des femelles. Cernunnos peut ainsi être perçu comme la force fécondante et le cycle d’un renouvellement, et cela concerne  la vie de l’âme et celle de la nature. Chez les Celtes, les deux premières fonctions caractérisent les divinités ouraniennes et sont donc consacrées à l’Air (chez les Germains, équivalent des Ases), la troisième fonction comprend les divinités de la terre, du feu et de l’eau (Vanes chez les Germains).  Il faut ranger dans cette catégorie tous les dieux et déesses qui ont un rapport avec la prospérité, la santé, l’agriculture, la chasse, la paix, les eaux, l’amour et la fécondité.
 
  cerf1.jpg  Cernunnos est un dieu caractérisé par l’abondance, caractère qui est prouvé par de nombreuses figurations : sur l’autel de Reims il déverse un sac plein de monnaies ou de grains en présence d’un cerf et d’un taureau (Cf St-Cornely) et il est entouré de Mercure et d’Apollon. A Somecourt (Vosges), il est accompagné d’une déesse qui porte une corne d’abondance. A Autur, il a trois visages et tient deux serpents à tête de bélier, symboles de la fécondité terrestre. La déesse abondance qui tient souvent compagnie à Cernunnos porte différents noms : il est question d’une déesse Actio (ourse), d’Arduinna (qui donna son nom aux Ardennes), de Rosmerta « La grande pourvoyeuse », qui porte une corne d’abondance ou une corbeille de fruits.
    Il ne faut pas perdre de vue que les Celtes ont été d’excellents agriculteurs et que toute leur civilisation est basée sur le travail de la terre. Dumézil a souligné le fait qu’il n’ait pas trouvé de dieu typiquement laboureur en Gaule. Il explique le fait en supposant que les travaux des champs étaient laissés aux esclaves ou aux femmes et ajoute : « Ceux qui veillaient au lait et aux épis, c’étaient sans doute des démons, ou des génies mineurs, asservis et tenus à merci par les grands dieux  ». Cernunnos semble être ce dieu laboureur : peu importe qu’il ne porte pas de gerbes de blé comme Saint-Isidore honoré dans nos campagnes, ou la bêche comme Saint Fiacre. Pour les Gaulois l’abondance était synonyme de labourage puisque l’un n’allait pas sans l’autre. D’autre part, il est impensable que ce peuple agriculteur néglige à ce point cette fonction.

   
Ce ne sont pas seulement des monuments qui  illustrent Cernunnos dans son rôle de maître de la Nature. Ainsi le Mabinogi (héritage d’une tradition orale), avec le conte «Owein et Lunet, ou la Dame de la fontaine », pourrait témoigner de la présence de Cernunnos au sein du récit : un des guerriers du roi Arthur, Kynon, raconte une de ses aventures de jeunesse. Il était parti en quête de périlleux exploits et, sur son chemin, avait demandé l’hospitalité dans un château. Comme, au cours du repas, il insistait pour qu’on lui indiquât un adversaire terrifiant avec qui se mesurer, le châtelain lui explique comment il pourra rencontrer le chevalier noir, gardien d’une fontaine magique. Après avoir suivi un chemin bifurquant à droite, il aura à demander sa route, au maître de la forêt : « Suis-le jusqu’à une grande clairière unie ; au milieu s’élève un tertre sur le haut duquel tu verras un grand homme noir, aussi grand au moins que deux hommes de ce monde-ci ; il n’a qu’un pied et un seul œil au milieu du front ; à la main il porte une massue de fer, et je te réponds qu’il n’y a pas deux hommes au monde qui n’y trouvassent leur faix. Ce n’est pas que ce soit un homme méchant, mais il est laid. C’est lui qui garde la forêt, et tu verras mille animaux sauvages paissant autour de lui. Il se montrera bourru à ton égard, mais il t’indiquera un chemin qui te permettra de trouver ce que tu cherches.  » Kynon, dès le lendemain, se rend à la clairière. Il lui semble qu’il s’y trouve trois fois plus d’animaux que ne lui avait dits son hôte. Il voit l’homme noir assis au sommet du tertre, qui lui paraît plus grand encore que son hôte ne lui avait indiqué. Quand à la massue de fer, il a l’impression que ce n’est pas deux hommes, mais quatre, qu’il lui faudrait pour la soulever. Il salue l’homme noir, qui ne lui répond que de façon bourrue. Il lui demande quel pouvoir il a sur les animaux qui l’entourent et, pour lui en faire la démonstration, le géant prend son bâton et en décharge un bon coup sur le cerf. Le cerf fait entendre un bramement, et tout aussitôt accourent de toutes les directions des multitudes d’animaux « en aussi grand nombre que les étoiles dans l’air ». Il y a « des serpents, des vipères, toutes sortes d’animaux ». Le géant jette les yeux sur eux et leur ordonne d’aller paître. Ils baissent la tête en lui prodiguant les mêmes marques de respect que des vassaux envers leur seigneur. « Vois-tu, petit homme, dit le maître, le pouvoir que j’ai sur les animaux. »
On trouve plusieurs interprétations de ce récit possibles : Celle de Y. Brékilien : « Dans ce récit, le Maître de la Nature n’arbore pas de ramure de cerf, mais les Mabinogion ont été mis par écrit par des chrétiens, probablement même des moines, qui ne pouvaient se permettre de dépeindre le dieu cornu de leurs ancêtres païens, à moins d’en faire le diable en personne, ce qui n’aurait eu aucun sens dans l’histoire de la quête de Kynon. Il est cependant manifeste qu’il s’agit bien de Cernunnos. Il est entouré d’animaux comme sur le vase de Gundestrüp, il est bien en connexion avec le cerf, puisque c’est par le truchement de cet animal qu’il exerce son pouvoir ; et enfin on ne manque pas d’insister sur la présence de serpents, comme il convient toutes les fois que l’on a affaire à Cernunnos. » On trouve également une interprétation faisant de ce gardien de la nature, ce passeur, une figure du dieu Dagda.
   

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marion 10/04/2014 21:32

peu de choses à dire en effet comme tout ce qui tourne autour du monde celtique. Néanmoins après lecture je trouve ça un peu ironique...je trouve que c'est un très bon article et fait sérieusement.
Premier contact avec ce blog qui donne envie de continuer sa visite.

Merci pour cet article, surtout que j'aime beaucoup ce personnage.