Cernunnos (Partie II)

Publié le par Trøll

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1.3) Portée symbolique   

Dans la plupart des mythologies, on trouve l’idée d’un couple divin à l’origine de tout ce qui est, et cela nous invite tout naturellement à penser que les deux figures divines les plus archaïques de la tradition celtique devaient former un tel couple. Cernunnos, pas conséquent, devait être l’époux de la grande Reine, de la Terre-mère. Cela est confirmé par l’imagerie du chaudron de Gundestrüp, où ils figurent l’un et l’autre, et surtout par le monument gallo-romain des Saintes. Sur une des faces de ce monument, le dieu cornu est assis en posture de yoga, entre une femme debout tenant une corne d’abondance et un homme nu s’appuyant sur une massue. Sur l’autre face, la déesse est assise à côté du dieu en posture de yoga. Celui-ci tient un torque à la main, comme on voit souvent Cernunnos le faire, mais il n’a plus de cornes. C’est lorsqu’intervient dans l’existence du couple divin un troisième personnage que Cernunnos porte des cornes (Ce troisième personne est peut-être Esus.).  Cernunnos est à la fois le maître de la nature et le dieu du Monde d’en dessous. Epoux de la déesse de la fécondité, mais il en est un mari trompé. Il porte des corne, mais ce sont des cornes de cervidé qui tombent et repoussent : son aventure est donc une aventure cyclique. Dans une première phase, il règne sur le royaume souterrain du Sid (l’Autre Monde celte), mais dans une seconde phase, il est abandonné par la reine mais devient le souverain de la nature régénérée, tandis que son rival a pris sa place sur le trône d’en bas. Mais il finit par triompher de ce rival et par « reconquérir » sa femme et son trône, tandis que la nature s’enfonce dans la léthargie hivernale. Alors, il perd ses cornes.
    Le symbolisme naturaliste qui apparaît au grand jour dans ce mythe recouvre, en fait, un enseignement beaucoup plus profond. Certes, la vie de la nature, chaque hiver, se réfugie sous terre pour en resurgir au printemps. Lorsque, fécondée par la force créatrice, la Terre-mère a accouché d’une vie nouvelle, elle commence à tromper la puissance créatrice pour la puissance destructrice. La ramure de cerf qui, à ce moment, pousse l’époux trahi, symbolise l’épanouissement du règne animal et celui du règne végétal, puisque c’est un véritable arbre que l’animal forestier, le cerf, porte au sommet de sa tête : ne parle-t-on pas de « bois », de sa « ramure » ? Mais ce qui est important, dans  la symbolique sacrée de tous les peuples, ce sont les cornes, parce qu’elles jaillissent du crâne et représentent la connaissance. La mère que féconde le dieu au pouvoir créateur, c’est la matière que féconde l’esprit. « Mère », « Matrice » et « Matière » : il s’agit de la même racine indo-européenne Matr-, qui exprime l’idée du principe féminin fécondé. Cernunnos, époux de la déesse-mère, est le principe masculin fécondant, le verbe créateur. Au plan métaphysique, la vie et même la simple existence supposent l’opération, sur la matière informelle, de la force spirituelle émanant de l’Esprit divin. Mais parce que le propre de la matière est d’évoluer dans le temps, parce qu’il lui faut constamment être créée, constamment régénérée, elle trahit cette force spirituelle qui l’a rendue féconde et se soumet à la destruction jusqu’à ce que recommence le cycle.
    Il en est de même pour la vie intérieure de l’individu. Dès l’instant qu’elle est fécondée par l’esprit, l’existence charnelle est sublimée et porte fruit. Mais l’harmonie entre l’âme et le corps contient en elle la menace de sa propre destruction, car la matière, par nature, est avide de domination et tend à soumettre l’esprit à son empire. La connaissance, positive et féconde, conduit facilement à la science destructrice. Si l’esprit ne veut pas devenir esclave, la rupture se produit. Il y a divorce. L’homme doit renoncer à lui-même, accepter une ascèse, abandonner à l’ennemi les plaisirs qui l’empêcheraient de développer son pouvoir spirituel. C’est alors que lui poussent peu à peu les cornes de la vraie connaissance et qu’il devient « Maître de la Nature », c'est-à-dire qu’il s’élève très au-dessus de la vie animale et devient un être libre aux pouvoirs spirituels immenses.

 

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1.4) Cernunnos et ses différentes figures

Cernunnos , dieu Gaulois, a donc une place importante dans la mythologie celtique, et une figure qui apparaît plus ou moins transposée dans de nombreux récits. Elle se manifeste à travers différents personnages, sous des noms différents :


•    en Irlande, avec le personnage de Némed, « le sacré », dans le Lebor Gabala (le livre des conquêtes). Le peuple de Némed est, d’après les légendes, un peuple cerf et son chef en est un dieu-cerf.
•    Dans le Mabinogi, et le récit « Pwyll, prince de Dyvet », la figure de Cernunnos apparaît dès le début du récit, bien avant la rencontre entre le héros et la déesse cavalière. (Arawn pourrait, de plus, être une des figures de Cernunnos ?)
•    Le héros des sagas gaëliques Finn (ou Fionn, Find, Fingal Mac Cumail) : son nom (Vindos en vieux celtique) signifie « blanc », c'est-à-dire « sacré », au même sens que celui de Némed.
•    Chez les Gallois, ce dieu laboureur est également attesté : c’est Amaethon, fils de Don, qui apparaît dans le Mabinogi de Kulhwch et d’Olwen. C’est, avec Gwyddyon, le grand vainqueur de la bataille de Goddeu. C’est aussi le héros d’un poème de Taliesin : Le chant de mort d’Aeddon, le nom d’Aeddon étant une contraction d’Amaethon. Et toujours chez les Gallois, Arthur lui-même, mais l’Arthur primitif peut être considéré comme un dieu agraire.
•    Dans les légendes arthuriennes, Arthur et son clan sont, d’après Jean Markale, des représentants : de la Dana irlandaise, ancêtre des Tuatha de Danann (qui comptent parmi eux les plus grands dieux des Gaëls), de la lignée de Keynvarch, de la lignée de Keridwen, déesse-mère, avec son fils Morvran (corbeau de mer), dont l’animal totémique paraît être le cerf, ce qui établit un certain rapport avec le dieu gaulois Cernunnos.
   


Rapprochement avec d’autres mythologies :

D’après Yann Brékilien dans La mythologie Celtique, on pourrait rapprocher ce dieu, figé en attitude de « yoga », à celui qui figure sur un sceau découvert à Harappa. En effet, le personnage figuré sur le sceau (remontant à l’époque pré-aryenne) est lui aussi entouré d’animaux. Le dieu indusien serait l’archétype de Civa, maître de la Nature, qui détruit la vie pour donner la vie ; Civa est représenté le corps entouré de serpents. On sait que Civa est associé, au sein de la Trimûrti, à Vishnou, son opposé, donc son complément. Les êtres que l’on voit accompagner le dieu celtique correspondent aux incarnations de Vishnou : poisson, tortue, sanglier, lion et nain.
Il est également possible de faire un parallèle avec la Grèce, d’après B. Sergent : le loup est à Apollon ce que le cerf est à Artémis.  Elle est dite Elaphêbolos : « chasseuse de cerf » (Hymne homérique à Artémis, II, 2) et une fête des Elaphêbolia est connue à Athènes, et à Hyampolis, aux confins de la Béotie et de la Phocide, où l’on sacrifiait toutes sortes d’animaux, dont des cerfs à Artémis, on lui offrait aussi des gâteaux en forme de cerf (cf. les textes de Plutarque) Ekaphoktonos, « tueuse de cerf » et à Olympie, Elaphiaia, « celle des cervidés ». Il n’est pas étonnant non plus qu’un cerf se trouve fréquemment dans la proximité du dieu Apollon : sur un stratère de Caulonia en Italie du sud, on a l’image d’Apollon le bras tendu, un garçon courant dessus, et un cerf en dessous. A Kourion, à Chypre, le dieu possédait, sans son bois, des cerfs consacrés. Par ailleurs, on doit rappeler qu’il existait, à Chypre et en Arcadie, un Apollon dit Kereatas, « Celui des cornes », dont la statue à Enkomi en Chypre était pourvue de deux cornes. Ce ne sont certes pas des andouillers, mais il est notable que la racine du nom est la même que celle que l’on trouve dans le nom du dieu celtique Cernunnos. Il existe donc des liens d’Apollon avec le cerf, même s’ils sont peu nombreux et souvent indirects.
    Enfin, toujours selon Bernard Sergent, Les relations entre le dieu Lug et le cerf sont incontestables. Dans l’antiquité, le dieu Mercure gallo-romain est « un dieu cornu, un dieu au cerf » selon Fernand Benoît. Comme à l’accoutumée, la relation ainsi marquée dans l’Antiquité sur le continent entre Mercure et un animal se retrouve dans la tradition insulaire. On  peut noter la survivance traditionnelle de la relation avec la légende qui veut que Saint Patrick et ses compagnons, ayant à fuit leurs persécuteurs païens, se transformèrent en cerfs.  Dans le Mabinogi de Math, Gwydion et Gilvaethey sont changés en cerfs. L’enfant qui naît est un faon, que Math transforme en homme et appelle Hyddwn, « petit cerf », et c’est une forme de Lug, si l’on suit l’analyse de C. Sterckx. Certains auteurs ont récemment montré les rapports entre Lug et Merlin (appelé Taliesin au Pays de Galles, Tuan en Irlande et Fintan, Lailoken en Ecosse). Tuan, entre autres métamorphoses, a été cerf 80 ans, après avoir été sanglier et aigle (cf. l’Histoire de Tuan fils de Cairell [racontée] à Finnon de Mag Bilé). De plus, dans les textes de Geoffroy de Monmouth, il arrive que Merlin se change en cerf. 

 

Survivances bretonnes :
 
Une coutume quimpéroise est une curieuse survivance du culte de Cernunnos : le jour de la Saint-Corentin, neuf jours avant le solstice d’hiver, on mange des espèces de pains doux de forme trilobée (trois), que l’on appelle des kornigou, des « petites cornes ».
    Il a été christianisé à Carnac (Morbihan), par suite de son assimilation à un problématique St-Corneille ou St-Cornely, protecteur de bêtes à cornes, toujours représenté avec un taureau, on a pu mettre en parallèle le nom de Cernunnos et celui de Carnac ; c’est une coïncidence surement recherchée. La racine pré indo-européenne de Carnac semble être Car, pierre, et se disant en breton kerreg, la ville aux pierres. La légende locale fait de St-Cornely le responsable des alignements : poursuivi par une armée entière, il aurait transformé en menhirs tous les soldats, qui sont encore appelés aujourd’hui Soudar Sant Kornely (les soldats de St-Cornely).

 

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Bibliographie

 

-    BREKILIEN Yann,  La mythologie celtique, éditions du Rocher, 1993
-    MARKALE Jean, Les celtes et la civilisation celtique, Payot, 1977
-    SERGENT Bernard, Le livre des dieux celtes et grecs, Tome II, Payot, 2004
-    SJOESTEDT Marie-Louise, Dieux et héros des Celtes, Terre de Brume éditions, 1993
-    STERCKX Claude, Mythologie du monde Celte, Marabout, 2009

Les Mabinogion, contes bardiques gallois, traduction de Joseph Loth, Les presses d’Aujourd’hui, 1979
Les Quatre Branches du Mabinogi  et autres contes gallois du Moyen Âge, Traduit du moyen gallois, présenté et annoté par Pierre-Yves Lambert

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Passante 05/07/2016 14:38

En haute-saône, il y a la légende des trottes-vieilles (trootes-jeunes au printemps), qui sont les filles de Cernunnos https://fr.wikipedia.org/wiki/Trottes-vieilles